Hypocrisie universitaire

Publié le par samya

La charte de l’enseignement supérieur commence par rappeler que tout professeur est d’abord là pour transmettre les valeurs  patriotiques et religieuses…

 

 

En bonne femme de loi (même si ça ne se dit pas),  je m’efforce de ne pas trop contredire l’esprit de la charte…Je dis bien, je m’efforce, parce que ce n’est pas évident pour quelqu’un qui en veux à mort à cet Etat, de le défendre ou pire encore, d’en faire le plaidoyer…

 

 

Bien sûr que j’aime ce pays, cette terre sur laquelle j’ai fait mes premiers pas, où j’ai appris mes premiers mots...mais avec l’Etat, c’est une autre histoire…A chaque fois que j’ai un papier administratif à faire, je me rappelle cette triste vérité…

 

 

La semaine dernière un de mes étudiants, qui a des difficultés avec internet, de me pria gentiment de l’aider à remplir le formulaire d’immigration pour le Canada sur internet ! Que dois-je lui répondre ?

 

 

A chaque fois que j’ai un dossier à donner aux étudiants, je pense, aussi, à combien ça va me coûter parce que l’Etat n’a pas encore pensé à me rémunérer !

 

 

 Ca fait dix huit mois que j’enseigne à l’université. Dix huit mois que je suis privée d’ouvrages vitaux pour mes cours, dix huit mois que je bricole avec des bribes d’ouvrages sur internet, des bribes d’informations qui ne remplaceront jamais les sources, les ouvrages et manuels faits par mes semblables dans des pays où ils sont mieux lotis…

 

 

Je suis lasse de cette situation qui ne fait que trop durer ! Je dois être là debout devant des visages qui me scrutent, qui attendent de moi le « savoir » (c’est trop dire !) que je ne fais que goupiller à droite et à gauche… Comment pourrais-je après ça leur faire aimer la Patrie moi qui suis mal aimer de cette patrie justement ? « Celui qui n’a pas quelque chose, ne peut pas la donner », le proverbe le dit clairement. Mais l’Etat qui est en train, sois disant,  de moderniser son appareil administratif, oublie qu’un enseignant, qu’un être humain tout simplement, a une dignité qu’il devrait penser à conserver s’il veut que les choses avancent…

 

 

Cette semaine, le propriétaire compte m’expulser de ce qui me sert d’appartement, mais je dois quand même aller en cours et transmettre à mes étudiants les valeurs de patriotisme !

 

 

Même le doyen ne veut pas entendre parler de rémunération sous forme de vacations en attendant que le salaire arrive. Sa réponse est claire : la faculté n’a pas d’argent. Et pourtant, il parait que parmi les projets de l’Etat c’est de faire payer les enseignants sur le budget de la faculté ! 

 

 

Moi qui suis censée connaître la loi, je ne comprends plus rien à celle à laquelle je dois me soumettre ! Je suis en plein « Procès » comme dans un roman cynique de Kafka…Si l’Etat espère qu’on l’aime, il faudrait qu’il le fasse aussi un peu…Je suis fatiguée de jouer la comédie devant mes étudiants, mais en même temps, je suis bien contente de les retrouver à chaque fois parce que quand je suis face à eux, je continue d’espérer…Je suis comme prise au jeux, mais il ne faut pas qu’il me posent des questions sur ma carrière. A chaque fois que certains essaient de le faire, j’ai l’impression de me réveiller d’un rêve. Tout comme hier, lorsque le propriétaire me demanda de quitter les lieux !

 

 

Je crois que même une fois payée enfin, il me sera difficile de ne pas garder cette rancune que je cultive depuis quelques mois ! Une amie qui travaille, ça fait quelque temps déjà, dans une administration, s’est vue privée tout d’un coup et sans aucun préavis, de son salaire. C’est le cas de ses collègues qui sont dans la même échelle qu’elle. Comme quoi, il faut s’attendre à tout avec l’Etat, surtout au pire…

 

 

 

 

Quant à la religion, c’est une autre histoire. La Charte  ne fait certes que se conformer à la Constitution, mais elle oublie que l’université doit être avant tout un espace de liberté. Un professeur n’est pas là pour jouer au moralisateur, ni au prosélyte. De plus, ceux qui ont rédigé la Charte ont carrément fait fis de lui puisqu’il n’est pas dit que tout les enseignants soient des religieux, ni même des croyants. Puis, comment demander à un mordu de laïcité de prêcher la bonne parole religieuse dans un cours ?!

En attendant des jours meilleurs, un fossé terrible sépare ceux qui prennent les décisions et ceux qui sont quotidiennement chargés de porter le lourd fardeau de l'enseignement universitaire dans ce pays magnifique...

 

 

Publié dans lionnedatlas

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hmida 05/11/2006 21:26

Dans ton billet tu touches un problème fondamental de la fonction publique marocaine : le réglement des premiers salaires dans des délais raisonnables.Attendre  plusieurs mois son salaire est une épreuve totalement kafkaienne comme tu le dis si bien!Qu est ce qui jusitife ce genre de retard, sinon l'incompétence des services administratifs de gestion du personnel. Dans certains cas, ce genre de retard est une veritable incitation à la coruption : un agent ayant une once de pouvoir (policier, gendarme, agent d'autorité, douanier, agent du fisc, juge) peut-il résister à la tentation de la corruption si l'état le laisse sans salaire pendant des mois entiers. Moraliser la fonction publique, certes mais commençons d'abord par la normaliser!